Quo fata ferunt

Création chorégraphique saison 2016-2017

 

Création originale chorégraphiée et mise en scène par Sophie Caillaud, avec :

 

Cécile Catani, Alice Coquel-Caillaud, Rémi Coquel-Caillaud, Laura Danon, Séverine Guigon et Sophie Caillaud

 

 
« C’est de la contemplation des vagues, quand j’étais toute petite, que m’est venue la première idée de la danse. Je tâchais de suivre leur mouvement et de danser à leur rythme ». Isadora Duncan

 

Note d’intention :

Ce n’est que quand je me suis mise à rassembler mes idées pour écrire sur ce projet que j’ai vraiment pris la mesure de tout ce qu’il contenait, de toutes les évocations et intentions qui y étaient réunies.

Et pourtant le thème de départ était – très –  simple ! Je ne partais pas avec l’idée en tête de travailler sur une histoire img_2493-4ou un concept précis, mais avec des envies musicales qui m’orientaient vers un périmètre géographique plus ou moins délimité : du Proche-Orient à la France en passant par les Balkans, la Russie, le sud de l’Europe. Tout cela devant rentrer dans une création de 45 minutes, la sélection s’annonçait ardue ! Je m’y attelai mais après de nombreuses pirouettes et modifications, rien n’y faisait : ça ne fonctionnait pas. Du moins, je n’arrivais pas à trouver l’enchaînement musical logique et équilibré qui devait être la base de notre travail chorégraphique.

En retravaillant et en finalisant cette sélection musicale, deux évidences sont alors apparues : mes choix m’avaient portée d’une part vers des brassages culturels et d’autre part vers des pays présentant pour la majeure partie de larges portions de bordures côtières avec des mers, océans ou golfes.

  • Alliances musicales interculturelles :

Une source inaltérable d’émerveillement, d’enrichissement, d’élévation.

Comme toujours, avant d’en venir à la danse, c’est de musique qu’il est question pour moi.

Quand un Italien et une Grecque interprètent une chanson en griko, dialecte grec du sud de l’Italie ; quand Mozart et l’Egypte fusionnent ; quand des mélodies serbes sont confiées à des cithares tyroliennes ; quand un groupe français réunit des musiciens du monde entier et choisit pour assurer l’écriture et l’interprétation des textes une chanteuse égyptienne ; quand la kora s’immisce dans des musiques italiennes traditionnelles ; quand un Franco-Libanais fait, dans un murmure, chanter une berceuse par une Iranienne … la beauté qui émane de ces rencontres, bouleversante, racée, inattendue, triomphale, est une véritable alchimie musicale.

Ce n’est d‘ailleurs probablement pas par hasard que le mot alchimie (mot d’origine arabe) me vient tout de suite à l’esprit : la langue arabe chantée, voilà encore une attirance de longue date.

C’est en outre l’orientation que j’avais choisie cet été 2016 pour mes ateliers : les compositions chorégraphiques abordées avaient pour support img_2480-2des chansons en langue arabe (des groupe/artiste Orange Blossom et Bachar Mar-Khalifé). La curiosité et le vif intérêt des participants ont été déterminants, de même que leur investissement dans l’apprentissage du travail chorégraphique. Il aurait été frustrant d’en rester là !

Alors c’était décidé, les musiques choisies et les chorégraphies travaillées à cette occasion seraient conservées pour « Quo fata ferunt », avec simplement quelques ajustements pour les adapter à la troupe qui s’engagerait pour le projet.

La plupart des autres musiques de « Quo fata ferunt » ont également été « testées » en atelier cet été et les improvisations ont une nouvelle fois laissé entrevoir les nombreuses directions de travail que nous pouvions aborder, en prenant appui sur le large éventail des réactions suscitées  : emballement, prudence, surprise, rire, observation, audace, trouble, libération  … et, entre les participants, cette attention spontanée, essentielle à la cohésion d’un groupe réuni dans l’objectif de construire un projet commun.

Mais revenons-en à notre sélection musico-géographique. Sont représentés dans « Quo fata ferunt » (de par les compositeurs et auteurs, interprètes, origines des musiques, origines des instruments ou propos abordés) les pays ou  régions suivants : Angleterre, Autriche/Tyrol, Egypte, Etats-Unis, France, Grèce, Israël/Moyen Orient, Iran, Italie, Koweït, Liban, Mali/Afrique de l’Ouest, Serbie.

  • L’eau pour trait-d’union… :

Et autour de presque tous ces pays, voire à l’intérieur des terres, l’eau est omniprésente : Mer du Nord, Manche, Océan Atlantique, Océan Pacifique, Mer Méditerranée, Mer Adriatique, Mer Egée, Mer Rouge, Golfe Persique, Golfe d’Oman, Mer Caspienne, Mer Morte…

C’est donc par voie maritime, au gré de la houle et des courants marins, sur des mers d’huile ou agitées, que nous nous laisserons porter d’une contrée à l’autre, parfois nous attardant, parfois rebroussant chemin.

La lecture l’année dernière de la biographie de Magellan (par Stefan Zweig) m’aurait-elle influencée ? C’est fort possible ! Le Portugais Magellan, redoutable navigateur mais fondamentalement homme de paix, parti au nom de la couronne d’Espagne avec la conviction que les îles Moluques pouvaient être rejointes par le sud du continent  américain, apportant la preuve que la Terre est ronde et permettant alors d’en établir une cartographie bien plus précise. Il ne terminera pas le voyage mais la petite poignée de rescapés de l’équipage qui viendra à bout de ce premier tour du monde saura donner au nom de Magellan la gloire et l’honneur qui lui reviennent. Inscrit dans l’Histoire, le destin d’un homme hors du commun.

….et le Latin pour ciment :

« Quo fata ferunt » . Un titre dont le choix est triplement motivé : par sa signification, par son « périple » et par la langue.

Langue aux multiples origines, le Latin a aussi donné des racines à de nombreuses langues actuelles. S’il n’en est pas l’unique exemple, le Latin représente un symbole fort des brassages et  enrichissements culturels. Quiconque a quelques connaissances en Latin, aussi rudimentaires soient-elles, ne peut être que saisi par l’éclairage que cette langue donne à la compréhension du Français, des siècles plus tard…

« Quo fata ferunt », traduit littéralement : « Où les destins nous portent ». Locution tirée de l’Enéide (Virgile), qui s’ouvre sur une tempête en mer déchaînée alors qu’ Enée approche de la côte italienne…

Que ce soit au nord ou au sud de l’Europe, comment ne pas faire le lien avec les drames humains qui ont lieu chaque jour dans les espaces maritimes ? La mer n’est pas un lieu de plaisance pour tous et ce n’est qu’en quête d’une vie espérée meilleure que des milliers d’êtres humains décident d’en braver les hostilités. Et pour la majeure partie de ceux qui arrivent à destination, le chemin vers l’intégration et la reconstruction est encore une longue et rude bataille…

Cependant, la locution « Quo fata ferunt » n’est-elle pas aussi devenue la devise des Bermudes, inscrite sur le navire britannique qui s’est volontairement échoué sur les côtes de l’archipel en 1609 pour ne pas faire naufrage au large et tenter d’épargner des vies humaines – celles-là même qui s’établirent et prospérèrent sur l’archipel ? Tous les destins ne sont pas funestes ou dramatiques.

Alors justement, sans oublier d’évoquer dans notre pièce que la mer reste le théâtre de trop nombreuses tragédies,  le parti pris de cette création est principalement d’en faire un synonyme de voie vers la connaissance et la rencontre, pour célébrer le beau, le réjouissant, le poignant, le merveilleux, le déroutant, le puissant et le complémentaire issus du mélange des cultures.

Enfin, parce que la position de Liberté des motions est aussi de chercher à explorer dans chaque création des qualités de mouvement et des ambiances très diverses, la pièce inclura son désormais traditionnel « chiller » (moment glaçant !) avec une adaptation chorégraphiée d’une nouvelle fantastique de l’américain Robert Bloch sur une musique de Mashrou’ Leila, groupe de rock alternatif libanais formé à l’université américaine de Beyrouth.

Le travail avec la troupe a débuté en septembre et suit son cours. L’écriture chorégraphique est, pour la plupart des tableaux, déjà bien ancrée – reste à transmettre ;  pour les autres tableaux, les pistes existantes se préciseront avec les propositions (non-intentionnelles !) des membres de la troupe.

Au fil de l’eau…

Le thème :

Pourquoi se risquer à un plat discours pour présenter ce spectacle quand des orfèvres des mots et de la pensée ont déjà formulé avec la plus belle humanité tout ce qu’il nous importe d’en dire ? Bon sens et admiration nous dictent de leur laisser la parole…

« La mer ne sépare pas les cultures, elle les réunit ». En quelques mots seulement, Christina Pluhar a tout résumé.

Développons un peu et, du Petit éloge de la mémoire de Boualem Sansal, retenons ce passage …. :

« On rêve de voir les peuples vivre côte à côte, formant l’humanité dans sa diversité, comme les enfants, différents et semblables, grandissent autour de leur mère et forment une famille, comme les instants, différents et semblables, se conjuguent sans s’annihiler pour former la trame du temps. Dieu nous garde de l’uniformité, elle est le contraire de la vie ».

… et celui-ci :

« Rien n’alimente mieux la nostalgie, cet allant qui nous fait revivre dans le calme ce que la vie nous a donné à vivre dans la précipitation, et connaître ce qu’elle nous a refusé de voyages, d’héroïsme, de savoir, de liberté, d’amour, de gloire, de grandeur. Alors je me suis mis à apprendre avec énergie cette nouvelle langue, le français, que j’ai sue dans le passé, sous d’autres formes, avec d’autres sonorités, le latin, le grec et plus tard, l’arabe. »

Expéditions à la découverte du monde, brassages culturels, héritages linguistiques, rencontres dans les terres, par les mers et à travers le temps, voilà notre passé commun. Voilà d’où nous venons… mais qui sait où nous allons ?

Quo fata ferunt…

Trailer_Quo_fata_ferunt

La chorégraphe

 

La troupe

Sont embarqués dans ce périple:

Cécile, Rémi et Alice avec qui j’ai l’immense plaisir de travailler pour la troisième année consécutive ; il semble que nous ayons trouvé notre rythme de croisière ;

Laura et Séverine : toutes deux férues de toute forme d’expression artistique, elles sont aussi  fidèles spectatrices des créations de Liberté des motions. Cette année, elles se jettent à l’eau et c’est un objectif atteint pour l’association : oui, ces projets, aussi ambitieux soient-ils, s’adressent aux personnes qui débutent. A la condition sine qua non de bien tenir la barre pour pouvoir maintenir le cap ;

et bien sûr Odl à la confection des costumes. En même temps que l’idée de ce projet chorégraphique faisait son chemin, Odl, ignorant encore mon cheminement, me soumettait une inspiration de costume : une combinaison dont le haut n’était pas sans rappeler la forme et le drapé des toges. Romains, Grecs, Egyptiens… combien de peuples antiques ont décliné ce vêtement, l’harmonisant avec leur propre culture ! Nous étions donc bien encore une fois sur la même longueur d’onde – « on the same wavelength », comme dirait Odl !